Jérôme Kerviel – Le jour où tout a basculé

Jérôme Kerviel

Témoignage de Jérôme Kerviel

Mis en ligne mai 2017

Quelle est aujourd’hui votre perception du monde de la spéculation et de la finance ?

Jérôme Kerviel : Je porte un regard dur sur mon ancien métier. Certaines personnes me voient comme un Robin des bois. Ce que je ne suis pas. Je ne suis qu’un témoin.

L’univers de la finance comporte des zones d’ombre comme n’importe quelle structure. Je ne suis pas fier d’y avoir participé et reconnais avoir allégrement franchi la ligne jaune. Mais j’estime avoir payé mon dû. Aujourd’hui, je suis en accord avec moi-même.

Je perçois ce qui m’est arrivé comme une prise de conscience, une chance de m’ouvrir sur le monde.

Quel regard portez-vous sur la politique sécurité des entreprises ?
Le rôle des directeurs sécurité ?

J.K. : je connais peu le métier des directeurs sécurité. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que dans mon cas personnel les contrôles ont d’une certaine manière failli.

Plusieurs dizaines d’alertes ont été lancées sur mon périmètre.
Les garde-fous ont donc fonctionné mais ils ont été passés sous silence. Le business n’est pas toujours très transparent…

Sur quelles valeurs fortes vous êtes-vous appuyé depuis le début de l’affaire en 2008 ? Comment voyez-vous votre avenir aujourd’hui ?

J.K. : je me suis avant tout appuyé sur l’humain. Pendant les trois années durant lesquelles j’ai travaillé comme opérateur de marché à Société Générale je me suis « shooté » à la performance.

Je travaillais tous les jours de 6 heures du matin à plus de minuit. Seuls mes résultats comptaient. Je n’ai pas vu mon père mourir et j’ai délaissé mes proches. J’étais comme lobotomisé. Grâce à cette histoire, j’ai touché du doigt la fragilité de la vie.

Cela m’a profondément changé. La marche que j’ai entreprise en Italie m’a bouleversé. Avant, j’y aurais été totalement hermétique. Ce qui m’est arrivé est irremplaçable. Aujourd’hui, je me sens plus fort car je sais sur qui je peux compter dans mon entourage.

Cependant, mon avenir est encore incertain.

Quand l’affaire a éclaté, mon premier réflexe a été de penser à mes proches. Qu’allaient-ils penser de moi ? J’ai eu peur de leur jugement et notamment de celui de ma mère.
Je ne m’autorise pas encore à vivre pleinement aujourd’hui, car je me suis promis de lui rendre l’honneur de son nom.

J’attends impatiemment mon rendez-vous avec moi-même. Je ne sais pas où, ni quand il aura lieu. Mais ça ne sera pas en France, ni avant la fin de l’affaire car je mènerai le combat jusqu’au bout.

Témoignage de Jérôme Kerviel lors du dîner-débat de l’Agora des directeurs de la Sécurité  (30 novembre 2016).