Comment exploiter un bâtiment en situation extrême ?

Comment exploiter un bâtiment en situation extrême ? Propos du vice-amiral (2s) Patrice du Puy-Montbrun, ancien commandant du sous-marin nucléaire l’INFLEXIBLE.

D’après vous, quel est l’élément le plus important pour exploiter un bâtiment en situation extrême comme un sous-marin nucléaire en mission ?

Vice-amiral Patrice du Puy-Montbrun : J’ai passé plus de deux ans et demi de ma vie sous l’eau, sans voir le soleil. Pour moi, le plus difficile, c’est de réussir à faire vivre ensemble des personnes venues d’univers tout à fait différents, qui n’ont pas l’habitude de se comprendre ou même de se parler. Cela relève d’une tradition profonde de la Marine. Et ce n’est pas si simple.

J’ai terminé ma carrière comme conseiller du président d’un grand groupe industriel où j’ai côtoyé un grand nombre de managers. Et là j’ai découvert que les modes de relation avec les collaborateurs qui s’étaient imposés dans ma vie d’officier étaient beaucoup moins partagés que je ne le croyais…pour ne pas dire, parfois, quasi inexistants.

Comment parvenir à créer un esprit d’équipe ?

V-a PM : La réussite repose tout d’abord sur le volontariat en termes de recrutement. C’est simple avant le départ. Mais si on ne permet pas ensuite aux membres de l’équipage de s’épanouir dans leur fonction, ils vont le faire savoir. Et l’on ne trouvera plus de volontaires ! On dit aujourd’hui qu’au Royaume-Uni, certains bâtiments de combat restent à quai, faute d’équipage.

Constituer un équipage dans un monde où les priorités de chacun ont beaucoup évolué est devenu plus difficile. Pour l’instant, à bord d’un sous-marin lanceur de missiles nucléaires, il faut être en effet prêt à ne voir ni sa femme ni ses enfants durant 3 mois, à ne quasiment pas recevoir de nouvelles de ses proches et accepter de vivre dans un univers où l’œil ne pourra plus faire la mise au point au-delà de trois mètres…

Dans nos méthodologies de maintien en condition opérationnelle de l’équipage nous portons donc la plus grande attention au moindre détail permettant de rendre cet équipage heureux : la nourriture, bien s’habiller le dimanche, « taper le carton » avec ses amis, voire même le commandant ou discuter de temps en temps avec lui. Cela dit, c’est la compétence de chacun qui est primordiale ! Chacun sait que ce qu’il fait est essentiel pour le sous-marin et que le bon fonctionnement du sous-marin est essentiel pour les autres. L’autre, quel qu’il soit, est vigilant sur le moindre dysfonctionnement et le fait savoir. Ce qui fait que tout le monde a envie de bien faire. Il y a réellement ainsi un esprit d’équipe. Le mot n’est pas détourné comme il l’est trop souvent.

Comment s’assurer d’avoir le bon équipage avant d’appareiller ?

V-a PM : Une fois que nous avons réuni ces volontaires compétents, il s’agit en effet d’en faire un équipage qui fonctionne. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire des exercices de « mise en difficulté » en mer. Nous avons donc recréé à terre un sous-marin nucléaire en mission, certes décomposé en différents simulateurs d’entrainement (réacteur, nucléaire, missiles nucléaires, central opérations, etc.). Nous nous assurons que tout se passe bien, grâce à un protocole sévère d’entraînement qui va certifier que tout le monde sera apte à remplir sa fonction. Si quelqu’un n’est pas bon, il est écarté. Ce qui implique pour chacun d’accepter d’être jugé. De même, nous nous assurons que « l’injection » de nouveaux marins sur un bâtiment, ne dépasse pas les 20%.  On a en effet estimé, que la bonne ambiance et la bonne compétence -normalement acquises- sur un bateau, se maintenait sans être polluée en deçà de ce pourcentage. Tout cela fera appareiller pour patrouille dans les meilleures conditions.

Quelle place pour la vie privée de chacun une fois à bord ?

V-a PM : Je pense qu’une fois à bord, le commandant ne peut pas exiger uniquement des rapports professionnels auprès et entre les membres de l’équipage. Il doit également favoriser, avec la prudence qui s’impose, des rapports privés. Et c’est un vrai métier. La Marine oblige, mais très probablement cela va s’imposer de plus en plus partout, là où l’on souhaite être plus attentif aux collaborateurs. Parfois un petit coup de gnôle en commun quand fête il y a, une belote ou un tarot sont des outils utiles. Ils aident avec nombre d’autres attentions à distinguer ce qui est extérieur dans l’homme, ce que l’on attend de sa fonction, de ce qu’il faut savoir également comprendre et ménager dans son for intérieur.

La bannette, on appelle ainsi le lit de type couchage en ex-seconde classe SNCF, est  décorée par les photos de famille, d’un chien préféré ou d’une maison en construction. Elle permet une fois les rideaux fermés, de préserver l’intimité indispensable à la vie à bord de chacun.

Réunion de l’Agora des directeurs sécurité du 11 avril 2018 à Paris